Dès la sortie de l'aéroport, le vacarme a augmenté. Il est plus éclatant, moins sourd. Sur la route, la cohue, elle va dans tous les sens, lente ou vive, elle se fraye des passages.
Il n'y a pas de saisons dans ce pays-là, nous sommes dans une saison unique, chaude, monotone, nous sommes dans la longue zone chaude de la terre, pas de printemps, pas de renouveau.
Je suis dans une grande maison à Saigon. Je dors et je mange là, dans cette grande maison, mais je vais découvrir en dehors. Ma mère, ancienne institutrice veut le meilleur pour sa petite fille. Ce qui est suffisant pour elle ne l'est plus pour la petite.
Il y a les enfants-vieillards de la faim endémique, oui, mais elles, non, elles n'avaient pas faim. Moi à côté j'étais presque une enfant blanche. Elles n'avaient pas l'air d'avoir honte, bien au contraire. Elles n'avaient pas faim, elles mangeaient. Et parfois moi je refusais, je me permettais le luxe de ne pas vouloir manger.
Je descends de la voiture. Je regarde. Mon père me dit que jamais, de ma vie entière, je n'ai vu aussi beau, aussi grand, aussi sauvage. Je porte une jupe, très légèrement usée, un peu courte. Je pourrais me tromper, croire que je suis belle comme les femmes belles, comme les femmes regardées, parce qu'à ce moment là ils me regardaient vraiment beaucoup. Mais moi je sais que ce n'était pas une question de beauté mais d'autre chose, par exemple, oui, d'autre chose, par exemple d'esprit. Belle pour lui, ou jolie, jolie par exemple pour la famille, pour la famille, pas plus.
J'ai beaucoup écrit de ces gens de ma famille, mais tandis que je le faisais ils vivaient encore, et j'ai écrit autour d'eux, autour de ces choses sans aller jusqu'à elles. L'histoire de ma vie n'existe pas. Ca n'existe pas. Il n'y a jamais de centre. Pas de chemin, pas de ligne. Avant, j'ai sûrement parlé des périodes claires, de celles qui étaient éclairées. Ici je voudrais parler des périodes cachées de cette même jeunesse, de certains enfouissements que j'aurais opérés sur certains faits, sur certains sentiments, sur certains évènements. Mais je ne sais plus tout à coup ce que j'ai évité de dire, ce que j'ai dit, je crois avoir dit l'amour que je portais à ma mère mais je ne sais pas si j'ai dit la haine que je portais aussi, terrible, dans cette histoire commune de ruine et de mort qui était celle de cette famille et qui échappe encore à tout mon entendement, qui m'est encore inaccessible, cachée au plus profond de ma chair, aveugle comme une nouveau-né du premier jour. Elle était le lieu au seuil de quoi le silence commençait. Ce qui s'y passait c'était justement le silence, ce lent travail pour des années. Je suis encore là, à la même distance du mystère.
Écrire pour eux était encore moral. Écrire, maintenant, il semblerait que ce ne soit plus rien bien souvent, à part "simplement le plaisir" de se livrer. Comme si cela procurait une quelconque jouissance. Vous trouvez ça orgasmique? Si c'est ce qui était recherché, on se contenterait de s'envoyer en l'air et non d'écrire. Aujourd'hui c'est bien connu : que du moment que ce n'est pas, toutes choses confondues, aller à la vanité et au vent, écrire ce n'est rien. Que du moment que ce n'est pas, chaque fois, toutes choses confondues en une seule par essence inqualifiable, écrire ce n'est rien que publicité.